Éloge de la boîte à outils explore par un récit multidimensionnel (parole enregistrée, musique, objets, dessin) la relation que nous entretenons avec les choses qu’on fabrique ou répare soi-même, et ce que cela engendre dans notre rapport au monde et aux autres.
« S’interroger sur le sens du travail manuel, c’est en fait s’interroger sur la nature de l’être humain. » Matthew B. Crawford, philosophe et mécanicien.



De la maintenance d’un territoire à celle des objets
En 2023-2024, le Calame sonore s’est intéressé aux métiers de la collecte des déchets avec La tournée, résidence artistique itinérante qui part à la découverte du territoire de Cholet Agglomération à travers les circuits de ramassage des poubelles. Cécile souhaitait déjà se pencher sur la question de la maintenance, de la façon de prendre soin des choses, et par extension, des gens qui prennent soin des choses. Pour la Tournée, c’est le maintien de la propreté de notre environnement qu’elle a documenté et le travail de celles et ceux qui s’en chargent, les éboueur·e·s. La Tournée terminée, elle creuse aujourd’hui ce sillon de la maintenance, mais cette fois-ci, en prêtant attention au soin porté aux objets eux-mêmes, et aux humains qui les fabriquent ou les réparent.
Le sens du travail manuel
La démarche d’Éloge de la boîte à outils suit les pas du philosophe et réparateur de motos américain Matthew B. Crawford. Ce dernier est l’auteur d’une plaidoirie pour « le savoir-faire manuel et le rapport qu’il crée avec le monde matériel et les objets de l’art » : Éloge du carburateur (Éditions la Découverte, 2010). Selon lui, « Pour comprendre ce qu’est une manière d’être spécifiquement humaine, il faut comprendre l’interaction manuelle entre l’homme et le monde. Ce qui revient à poser les fondements d’une nouvelle anthropologie, susceptible d’éclairer notre expérience de l’agir humain. Son objectif serait d’analyser l’attrait du travail manuel sans tomber dans la nostalgie ou dans l’idéalisation romantique, mais en étant simplement capable de reconnaître les mérites des pratiques qui consistent à construire, à réparer, à entretenir les objets matériels en tant que facteurs d’épanouissement humain ».
Maintenir ou fabriquer soi-même
Nous souhaitons explorer aussi bien le fait de réparer que de fabriquer soi-même, car dans tous les cas, ces actions nous permettent de nous interroger sur la relation au monde que cela engendre. Cécile l’a expérimenté avec le tricot. Cette pratique – qu’à rebours du cours normal des choses, sa fille lui a transmise – la conforte dans cette idée. Le tricot crée un espace où on ne peut agir qu’avec ses mains, et dans une forme d’immobilité. Il change notre relation au temps qui passe, qu’on accepte de voir littéralement filer. C’est aussi une pratique au plus près de la matière, où les mains et le toucher sont au centre de l’action, et pour lequel la technologie requise est assez rustique : deux aiguilles. Enfin, c’est une pratique qui nous rend conscients de nos dépendances aux ressources comme aux savoir-faire pour y accéder.
Ainsi, qu’on soit mainteneur/mainteneuse ou faiseur/faiseuse, se posent les mêmes questions. Est-ce que fabriquer ou réparer soi-même nous permet de mieux appréhender l’épaisseur des choses, de comprendre de quoi – et de qui – elles sont constituées ? Cela nous permet-il de réduire la distance entre nous et les objets ? Est-ce que cela nous donne davantage prise sur le monde ? Est-ce qu’en ayant prise sur le monde, nous nous en sentons plus responsables ?
Le peuple des choses
« Le peuple des choses », c’est le nom que les anthropologues Jérôme Denis et David Pontille donnent à celles et ceux qui exercent des métiers liés à la maintenance, dans leur ouvrage « Le soin des choses ». Nous étendrons l’appartenance à ce peuple des choses à tous les mainteneurs et mainteneuses, faiseurs et faiseuses, qu’ils réparent ou fabriquent des objets par eux-mêmes, qu’ils soient professionnel·le·s ou amateur·e·s.
Nous irons à leur rencontre pour comprendre qui ils et elles sont, quel parcours de vie les amène à pratiquer leur savoir manuel, quelles sont leurs motivations et ce que cela leur apporte. Est-ce un facteur d’émancipation ? D’épanouissement ? De réparation de soi ?
Prendre les choses en main, être pris par elles
En allant à la rencontre des mainteneurs-mainteneuses et faiseurs-faiseuses, nous souhaitons également comprendre ce qui se joue entre elles·eux et les objets. Quel mode d’attention mobilise-t-on face à un objet à réparer ou à façonner ? Quel engagement du corps et de l’esprit cela exige-t-il de maintenir ou de fabriquer ? Quelle résistance les choses peuvent elles opposer ? Matthew B. Crawford défend l’idée qu’il faut accepter que ce sont quelquefois les choses qui nous apprennent comment prendre soin d’elles, qu’il faut accepter d’« être pris par elles ».



Nous mettrons en place des résidences de recherches à la fois documentaires et artistiques sur plusieurs territoires. Ces temps nous permettront d’enregistrer des récits autour des savoirs manuels, de collecter des matériaux, et de tester le dialogue entre les expressions artistiques que nous avons choisies (documentaire sonore, musique, geste, dessin, objet).
La voix du peuple des choses / Cécile Liège
Cécile enregistre des entretiens avec les personnes qui fabriquent et réparent – comprendre leur parcours, la relation qu’ils entretiennent avec leur objet d’attention et ce que ça a changé dans leur vie et dans leur rapport au monde.
Objets d’attention / Angèle Hérault
Angèle collecte des objets (objets fabriqués ou réparés, outils) et du vocabulaire afin d’alimenter nos recherches et l’écriture du spectacle.
La mélodie du cliquetis / Jean-Christophe Baudouin
Jean-Christophe Baudouin, musicien percusionniste électro crée une matière musicale à partir d’ateliers menés avec des groupes hors du monde officiel des faiseurs-faiseuses. A partir de ça, il composera une partition musicale pour le spectacle.
Enquête sur le peuple de mon pull
Le pull, c’est le point de départ d’Éloge de la boîte à outils. C’est en tricotant que Cécile a pris conscience de sa dépendance à certaines ressources comme aux savoir-faire pour y accéder. Car d’écharpes en pulls et de bonnets en guêtres, elle s’est mise à chercher d’où venait la laine, comment elle était faite, par qui, comment en trouver qui ne soit pas fabriquée à l’autre bout de la planète dans des conditions très éloignées du bien-être animal. Là voilà donc qui se lance le défi de fabriquer un pull dont elle pourra rencontrer toutes les personnes qui y ont participé : de sa mercière, à l’éleveuse en passant par les personnes qui tondent, filent, … Elle documente cette aventure avec son micro.
Ce récit sera le fil narratif du spectacle. Il fera également l’objet d’une série documentaire à écouter en podcast.
La Remailleuse – le podcast qui fait l’éloge des bricoleurs et des bricoleuses
Après chaque étape de nos résidences, nous produisons un podcast en live. Il nous permet de rendre compte de nos dernières rencontres et de tester des pistes artistiques pour la création du spectacle.
A chaque fin de résidence sur un territoire, nous proposerons une forme de restitution faisant dialoguer toutes nos matières collectées entre elles. Au fil des laboratoires, nous affinerons l’écriture du spectacle et aboutiront à une forme mêlant des parties fixes (trame narrative) et d’autres plus libres, laissant des espaces pour des adaptations à chaque nouveau territoire.
Nous imaginons cela sous forme de plateau radiophonique live, si possible dans des lieux faits pour la fabrication ou la maintenance. En effet, l’écoute de la radio en bricolant est une pratique courante chez les faiseurs-faiseuses. Nous emmenons donc le plateau radio là où les gens sont disponibles pour écouter.
Pour cette partie, notre trio accueille un nouveau complice : Marc Barratte, comédien-dessinateur-percussionniste.
Le projet de création Éloge de la boîte à outils est coproduit avec le Centre socio-culturel du Chemillois avec l‘aide de Mauges communauté via l’appel a projet Mauges transition. Il reçoit aussi le soutien de la DRAC Pays-de-la-Loire et du Département de Maine-et-Loire.